No 25 – Automne 2019

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GIL ROMAN

«LA DANSE EST AUSSI LE PLAISIR DE LA CONSCIENCE DU CORPS»

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L’INVITÉ

GIL ROMAN

 

 «LA DANSE EST AUSSI LE PLAISIR DE LA  CONSCIENCE DU CORPS»

DEPUIS LE 1er AVRIL, LES CLINIQUES HIRSLANDEN BOIS-CERF ET CECIL SONT PARTENAIRES DU BÉJART BALLET LAUSANNE ET PROPOSENT UN ENCADREMENT MÉDICAL HAUTEMENT SPÉCIALISÉ ADAPTÉ AU MONDE DE LA DANSE. RENCONTRE AVEC GIL ROMAN, DIRECTEUR ARTISTIQUE DE CETTE COMPAGNIE À LA RENOMMÉE INTERNATIONALE.

La répétition va bientôt démarrer. La quarantaine de danseurs s’apprête à travailler 7 danses grecques, une création de Maurice Béjart présentée aujourd’hui encore à travers le monde. Il est 13 h 20. Dans la salle, certains s’échauffent, d’autres marquent les mouvements ou échangent à voix basse. Quelques-uns, couchés au sol, sem-blent méditer. À 13 h 29, Gil Roman entre dans la salle. Il lance un «bonjour» à sa compagnie, qui déjà se presse au centre du plateau. Tout en s’avançant, il continue: «On reprend juste après le passage où vous êtes au sol.» Trois secondes plus tard, la musique résonne et les corps se meuvent. La réactivité des danseurs et leur écoute pour Gil Roman forcent le respect.

Après une quinzaine de minutes, le chorégraphe se rend disponible pour l’interview. Ses deux assistants assureront la fin de la répétition. Tout semble réglé, calculé, millimétré dans ce monde où l’effort est le lot quotidien. La discussion commence avec cet homme pour qui les limites n’existent que pour être dépassées.

 

Quelle est la nature du partenariat qui lie le Béjart Ballet Lausanne aux cliniques Hirslanden et pourquoi l’avoir conclu?

Il y a d’abord une idée de prévention et de prise en charge précoce. C’est important pour un danseur de traiter les petits traumas avant que ne surviennent de plus grosses blessures. Ce partenariat nous permet d’être rapidement pris en charge. Un danseur ne peut pas se permettre d’attendre trois semaines avant de passer une IRM par exemple. Échanger régulièrement avec le corps médical permet également aux danseurs d’acquérir une plus large connaissance de leur corps, leur instrument de travail. Ils ont tout intérêt à comprendre comment il fonctionne pour en prendre soin et ainsi éviter les accidents. En tant que directeur, j’ai aussi besoin de savoir jusqu’où mes danseurs peuvent supporter l’entraînement. Avec ce partenariat, la compagnie a la chance d’être entourée par une équipe médicale compétente et réactive.

 

Vous dites qu’à l’époque de Maurice Béjart, les danseurs entraient parfois sur scène dans des états pas possibles.

C’est vrai. Je constate qu’auparavant, lorsque nous n’avions aucun suivi médical régulier, il y avait plus de blessures graves. À l’époque, lorsqu’il y avait une opération du ménisque, la reprise de l’entraînement était un véritable calvaire. Aujourd’hui, vous démarrez rapidement la rééducation et reprenez les répétitions deux semaines plus tard. Ça n’a plus rien à voir.

 

Quelles sont les blessures les plus fréquentes chez un danseur?

Ce sont surtout des inflammations, des déplacements du bassin, des tendinites et des problèmes au niveau des genoux. Pour les garçons, il faut ajouter les douleurs dorsales. Certains ballets vont plus solliciter certaines parties du corps que d’autres, comme Le Sacre du printemps, où les danseurs sont beaucoup à genoux. Je dois alors adapter l’entraînement en fonction. Mais la douleur fait partie de la vie de danseur. Il faut s’habituer à cela. Si un danseur attend d’être en forme pour danser, il ne dansera jamais.

Quelles sont les blessures les plus fréquentes chez un danseur?

Ce sont surtout des inflammations, des déplacements du bassin, des tendinites et des problèmes au niveau des genoux. Pour les garçons, il faut ajouter les douleurs dorsales. Certains ballets vont plus solliciter certaines parties du corps que d’autres, comme Le Sacre du printemps, où les danseurs sont beaucoup à genoux. Je dois alors adapter l’entraînement en fonction. Mais la douleur fait partie de la vie de danseur. Il faut s’habituer à cela. Si un danseur attend d’être en forme pour danser, il ne dansera jamais.

 

Et les douleurs morales?

Elles sont présentes lorsqu’il s’agit de dépasser les douleurs physiques. La souffrance est surtout une question de volonté, celle de ne pas lâcher au moment où on est le plus fatigué. Il faut prendre soin de son corps, mais pas trop; le bousculer tout en l’écoutant. Chacun doit être à l’écoute de ses propres sensations. La danse est aussi le plaisir de la conscience du corps. Mais les douleurs indiquent également qu’il y a des barrières psychologiques à surmonter. Le corps est une caisse de résonance, il est intelligent et c’est souvent l’esprit qui résiste.

(Le téléphone sonne. Gil Roman jette un œil à l’écran, qui affiche «Maman», avant de le redéposer sans décrocher, face contre table…)

 

Que pense votre mère de votre parcours?

(Un léger sourire. Il baisse les yeux, sa voix s’adoucit.) Elle a été géniale, elle a toujours été fière de moi. Elle m’a inscrit au cours de danse, alors que mon père n’était pas pour. Il avait peur que je devienne un «homo», comme ils disaient à l’époque… Six mois plus tard, il est venu voir le spectacle de fin d’année où je dansais et il a bien vu que je m’éclatais, que j’étais dans mon élément. Il a alors accepté mon choix, mais n’a pas pu suivre mon évolution. Il est mort peu de temps après. J’avais 13 ans.

 

D’où vous vient cet amour pour la danse?

Je ne me suis jamais posé de questions. Je n’ai pensé qu’à ça toute ma vie. J’ai toujours eu ce côté physique et organique. Petit, ma mère me lâchait dans l’eau et, quand la casquette flottait, elle venait me chercher en dessous. J’étais un vrai chimpanzé, je me suspendais partout. J’ai toujours eu un corps fait pour le mouvement.

 

Avez-vous déjà eu envie de tout plaquer, de faire autre chose?

Le problème est que je ne sais rien faire d’autre, et que tout me ramène à ça : ce que je vois, ce que je lis, les sensations qui me traversent. Parfois je me demande comment ce sera quand la retraite va arriver… Je me vois bien avec une petite maison à la campagne, à cultiver mes tomates et mes poireaux, loin de cette société que je ne comprends plus.

 

Tous les hommes presque toujours s’imaginent est le titre d’un recueil de réflexions de Ludwig Hohl, mais c’est également celui de votre dernière création. Depuis 2006, vous espériez pouvoir utiliser ce titre pour l’un de vos ballets. Pourquoi?

Il m’a toujours fasciné, parce que, oui, presque toujours les hommes s’imaginent. On s’imagine quelque chose, à chacun sa vérité, quoi qu’on fasse. On refait sa vie, on s’imagine ; on évoque nos souvenirs, mais on les refait. Rien n’est réel.

 

Vous êtes croyant?

(Silence) C’est évident que quelque chose nous dépasse. J’ai été soi-disant croyant, mais je n’ose plus employer ce mot-là. Disons que je suis conscient que lorsque des choses arrivent, ce n’est pas moi qui les dirige. C’est comme en scène: je crée la chorégraphie, mène les répétitions et, à un moment donné, quelque chose me dépasse et des émotions dont je ne suis pas responsable surviennent. J’aime ce mystère, il me porte.

 

«EN TANT QUE DIRECTEUR DU BÉJART BALLET LAUSANNE, J’AI BESOIN DE SAVOIR JUSQU’OÙ MES DANSEURS PEUVENT SUPPORTER L’ENTRAÎNEMENT. AVEC LE PARTENARIAT AVEC LES CLINIQUES HIRSLANDEN BOIS-CERF ET CECIL, LA COMPAGNIE A LA CHANCE D’ÊTRE ENTOURÉE PAR UNE ÉQUIPE MÉDICALE COMPÉTENTE ET RÉACTIVE. »

Y a-t-il une question que vous ne pouvez plus entendre?

Je déteste les questions bateau sur Maurice Béjart. Beaucoup pensent le connaître mais parlent sans savoir, ou alors n’y comprennent rien.

 

Avez-vous été tenté de vous distancier de l’image de Maurice Béjart ?

Je n’ai pas à le faire. J’ai tout fait avec lui durant presque trente ans : c’était mon deuxième père, mais aussi ma mère, mon gosse ; j’ai été révolté contre lui, nous nous sommes battus ensemble, il m’a viré, on s’est retrouvés, on a écrit une pièce de théâtre. Tous les deux, nous ressentions l’impermanence du moi. J’ai eu la chance de faire tout un parcours avec un maître et une de mes fonctions aujourd’hui est de transmettre une partie de son œuvre. Cela n’empiète en rien sur ma créativité. On m’a très souvent conseillé de «tuer le père»; mais je ne veux ni le tuer, ni le continuer, je veux simplement vivre.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR JOËLLE LORETAN